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Fatigue mentale

Primo rédacteur : Arthur Le Deuff 2023


               La notion de fatigue a toujours accompagné l’Homme. Il s’agit toutefois d’un concept évoluant au gré des sociétés et de leurs représentations du corps, de la santé, du mode de vie, des structures sociales, mais aussi du travail, de la guerre, des constructions psychologiques et des enjeux dominants (1).

Dès l’Antiquité, la fatigue bien qu’encore non nommée comme telle, est unique et les principes précieux du corps sont des liquides qu’il faut préserver. C’est au Moyen-Âge que l’on parle pour la première fois de fatigue : elle est fuite des liquides, de ce qui fait la richesse des chairs. Le monde moderne (XVe et XVIe siècles) amène une première catégorisation de la fatigue. Elle peut être de guerre, de ville, de cour, mais aussi, pour la première fois, mentale : "L'esprit se fatigue aussi bien que le corps" (2). Les congrégations « classiques » systématisent d’ailleurs « les récréations instituées pour relâcher l’esprit. » Les causes ou conséquences ne sont pas vraiment décrites, mais "être fatigué de..." devient une expression courante au XVIIe pour évoquer un état interne plutôt psychologique (1).

Avec les Lumières, le corps est pensé au travers des courants traversant les nerfs. La fatigue mentale est pour un temps mise de côté. Naît d’un autre côté la rationalisation du travail : quantifier, chiffrer pour faire plus. Cette dynamique se poursuit au cours du XIXe siècle. On essaye de limiter la fatigue pour un meilleur rendement industriel. La fin du XIXe siècle tend tout de même à faire réexister la psychologie et, avec elle, le concept de « fatigue mentale ». "En étudiant les différentes manifestations de la fatigue [...] Nous avons donc un fait physique et un fait psychique qui échappe aux mesures." (3). La littérature dans tous les domaines se concentre de plus en plus sur ces ressentis de fatigue interne. Le « struggle for life », de plus en plus présent, amène l’invention des notions de pression et de surmenage pour décrire ses conséquences au quotidien : "Je travail [...] de 8 heures du matin à 10 heures du soir. Je n'ai presque plus le temps de manger. [...] Le soir à 10 heures, je suis tellement fatigué que ce n'est qu'à grande peine que je puis mettre les livres au courant. Pendant la nuit, les affaires de la journée me trottent dans la tête [...]. En me levant je suis éreinté [...]." (4). Le terme neurasthénie est inventé, point ultime du surmenage. On se lance alors dans l'étude de cette fatigue mentale afin de rationaliser ses causes, effets... d’abord dans la cadre de l’école, par crainte de surmener les enfants. Les ouvrages sur la fatigue intellectuelle, la psychologie de l'attention etc. se multiplient à la fin du XIXe (1). 

Les XXe et XXIe siècles sont un dernier tournant dans l’histoire de cette fatigue mentale. Jamais la fatigue n'avait aussi profondément pénétré le quotidien. La première Guerre Mondiale, en franchissant les extrêmes, fait repenser une nouvelle fois la fatigue : expérience physique et psychologique continue. La charge laisse place à un allègement du physique au profit du relationnel. Les flux d'information sont constants, la mondialisation renforce la concurrence, la nécessité de rendement et donc le surmenage. Aujourd’hui, une dynamique nouvelle s’instaure avec l’avènement des problématiques de dépression et de burn-out, de la psychologie de la situation perturbant le physique au point de l'épuiser au travers de la fatigue mentale (1). Depuis lors, la fatigue mentale « état psychobiologique causé par des périodes d’activité cognitive et/ou d’inhibition intenses et/ou prolongées et caractérisé par une sensation de fatigue ou de manque d’énergie » (5) est étudiée dans de nombreux domaines : psychologie sociale, monde du travail, et encore plus dans les branches où la prise de décision occupe une place centrale (e.g., médecine, armée finance), étude de certaines pathologies lourdes (e.g., sclérose-en-plaque). Enfin, on remarque depuis le début des années 2000, un intérêt grandissant pour la fatigue mentale dans les sciences du sport, avec pour but d’optimiser la performance des athlètes, mais aussi leur équilibre de vie quotidien.

La fatigue mentale aujourd’hui et application en sciences du sport

Facteurs et modulateurs de la fatigue mentale 

La fatigue mentale est aujourd’hui définie comme « état psychobiologique causé par des périodes d’activité cognitive et/ou d’inhibition intenses et/ou prolongées et caractérisé par une sensation de fatigue ou de manque d’énergie » (5). Bien que ses mécanismes neuronaux ne soient pas encore bien compris, l’hypothèse de l’élimination des déchets (Waste disposal theory) (6) est aujourd’hui la plus probable. D’après cette théorie, l’activité cognitive stimulerait le cortex cingulaire antérieur, engendrant une importante sécrétion d’amyloïde-β peptides. Cette substance neurotoxique s’accumulerait ensuite dans le réseau du mode par défaut, finissant par l’activer. Cette activation résulterait finalement en une boucle de feedback négatif : l’activation du réseau du mode par défaut réduirait l’activité du réseau de contrôle cognitif, dont le cortex cingulaire antérieur fait partie, induisant alors ladite fatigue mentale. Plusieurs études suggèrent alors que les sollicitations cognitives induites par les demandes technico-tactiques d’un contexte compétitif sont en mesure de causer un tel processus (7-9). D’autres études encore, se sont intéressées à l’évolution de la fatigue mentale au cours de différentes périodes de la saison sportive. Les résultats sont très hétérogènes : la fatigue mentale semble être plus élevée lors des camps de préparation, mais ne montre pas de pattern récurent entre début et fin de saison. Mais surtout, de nombreux facteurs influencent l’état de fatigue mentale des sportif.ves, indépendamment du moment de la saison : adversaires, résultat, congestion, voyages, discours d’avant-match, temps de jeu etc. Toutefois, des études sont encore nécessaire pour éclaircir les relations de cause à effet (10-15). Plusieurs méthodes existent alors pour mesurer cette fatigue mentale, réparties en trois grands types : i) méthodes subjectives (i.e., questionnaires ou échelles visuelle) ; ii) méthodes comportementales (i.e., tâches permettant de mesurer la dégradation de certaines habiletés cognitives) ; iii) méthodes neuro-physiologiques (e.g., EEG, fNIRS, l’ERP, taux hormonaux salivaires) (16). Pour des raisons pratiques, les échelles visuelles sont les plus utilisées en sciences du sport.  

Quel que soit le domaine, on remarque que la fatigue mentale, de façon aigüe, ne se développe pas toujours avec la même cinétique. En effet, plus la tâche sollicite des fonctions cognitives élevées et complexes (i.e., nature), est réalisée intensément (i.e., intensité), et dure dans le temps (i.e., durée), plus elle est susceptible d’induire de hauts niveaux de fatigue mentale rapidement (17). Bien que les débats aient longtemps été animés atour de la durée d’induction nécessaire, il apparaît aujourd’hui clair que des tâches durant même 3 minutes permettent d’induire un niveau significatif de fatigue mentale. Pendant longtemps, les méta-analyses et review ne prenaient pas en compte les protocoles avec une induction de fatigue mentale inférieure à 30 minutes. Ces informations suggèrent alors que toutes les disciplines sportives, les temps de préparation avant une compétition, ou encore les temps entre les manches, mi-temps rounds etc. sont susceptibles d’influencer le niveau de fatigue mentale d’un.e sportif.ve. D’autres études montrent aussi que la personnalité est susceptible de moduler le niveau de fatigue mentale : les individus présentant les traits de neuroticisme, d’impressive management ou encore de pessimisme sont plus susceptibles de développer de hauts niveaux de fatigue mentale (18-22). Les niveaux de dopamine individuelles sont également susceptibles de moduler la sensibilité à la fatigue mentale (23-24). Aussi, certaines études suggèrent que les sportifs de hauts niveaux seraient moins sensibles à la fatigue mentale (25-26).

Impact de la fatigue mentale sur la performance humaine et sportive

La fatigue mentale a ensuite diverses conséquences cognitives, comportementales et émotionnelles, pouvant directement impacter la performance sportive (voir 17,27-39 pour méta-analyses et review) via son impact sur l’attention sélective, le traitement local, la préparation et l’anticipation, la taille et la forme du champ de vision, la concentration, le temps de réaction, la rapport vitesse-précision, la motivation à persister, la colère et les affects négatifs, la régulation émotionnelle et la perception de l’effort (5,40-47). Sportivement, ces conséquences alors un impact négatif sur la performance :

  • Subjective : augmentation de la perception de l’effort pour une tâche d’une même intensité absolue se traduisant par une diminution de l’intensité d’effort consenti (régulation par l’athlète possible) ou du temps consenti à poursuivre l’effort (e.g., intensité imposée) ;
  • Physique : en raison de l’augmentation de la perception de l’effort, les tâches de moyenne à longue durée sont négativement impactées. Les plus impactées sont les tâches d’endurance pure. Seules les tâches de très courte durée de type « all-out » ne sont pas impactées ;
  • Technique : diminution de la précision technique causée par l’impact négatif de la fatigue mentale sur les aires cognitives du traitement de l’information, de la préparation et de l’exécution du mouvement ;
  • Tactique : L’entrave des capacités de prise et de traitement de l’information, de préparation et d’anticipation entraîne plus de mauvaises décisions, une moins bonne synchronisation en sport collectif (moins bons placements) et l’utilisation de stratégies plus directes.

Toutefois, il semblerait que, même mentalement fatigué, il soit possible d’atténuer temporairement l’impact négatif de la fatigue mentale (5,42). En effet, il apparait que les conséquences de la fatigue mentale reposent aussi en partie sur des processus motivationnels : le cerveau monitore en permanence l’attrait que représente la tâche réalisée (la récompense possible), les ressources à mobiliser pour réaliser ladite tâche (le coût) et l’état physiologique de l’individu (les ressources mobilisables). Si l’équilibre penche en faveur de hautes récompenses pour de faibles coûts et de hautes ressources mobilisables, il est alors possible de retarder l’apparition des effets négatifs de la fatigue mentale. Ce processus de fonctionnerait d’ailleurs aussi bien via l’induction de motivation intrinsèque qu’extrinsèque. Toutefois, lorsque la boucle de feedback négatif devient trop intense, les effets de la fatigue mentale s’imposent.

Prévenir et récupérer de la fatigue mentale chez le.la sportif.ve

Enfin, des méthodes existent pour prévenir ou mieux récupérer de la fatigue mentale. Une méta-analyse publiée en 2023, fait la synthèse de ces méthodes (48). Elle démontre que celles-ci peuvent être de trois grands types : physiologique (i.e., interventions nutritionnelles), comportementale (e.g., sieste, massages, balades en nature) ou psychologique (e.g., sons-binauraux, médiation). Les auteurs établissent d’ailleurs des recommandations en fonction du type d’activité à venir ou déjà réalisée, afin de prévenir ou de récupérer de la fatigue mentale de manière optimale. Ainsi en fonction de la pratique sportive et du moment par rapport à la compétition différentes méthodes sont à privilégier. Parmi les études menées dans le but de monitorer l’évolution du niveau de fatigue mentale de joueuses de netball professionnelles durant la pré-saison, il a d’ailleurs été montré qu’une gestion active de la fatigue mentale via des interventions de prévention et de récupération par le staff, permet de réduire le niveau de fatigue mentale desdites joueuses (12).

Fatigue mentale et déplétion de l’égo : complémentarité et obsolescence

Depuis le début des recherches étant consacrées à sa compréhension, la fatigue mentale a été traversée par différents cadres théoriques. Les deux permettant de regrouper l’ensemble des recherches sont d’un côté celui de la fatigue cognitive aussi directement appelé fatigue mentale dans la majorité des cas, et celui de la déplétion de l’égo aussi appelée fatigue de la maitrise de soi. Pour des raisons méthodologiques, ces deux cadres ont très longtemps été séparés avant que certaines études ne décident de démontrer leur complémentarité. D’un côté, comme nous l’avons vu, la fatigue mentale caractérise la diminution des capacités cognitives et/ou d’inhibition suite à l’exécution prolongée et/ou intense d’une tâche cognitive et/ou d’inhibition. De l’autre, la déplétion de l’égo se définit comme la diminution de la capacité de maîtrise de soi suite à l’exécution prolongée et/ou intense d’une tâche requérant de la maitrise de soi. In fine on remarque assez rapidement que ces deux cadres reposent sur une même base étant donné que les qualités de maitrise de soi prennent racines sur les qualités cognitives et d’inhibition. Ces deux cadres reposent aussi essentiellement sur le même type de protocole consistant à réaliser successivement deux tâches à un groupe test et un groupe contrôle. La première tâche est différente selon les groupes : mentalement fatigante pour le groupe test et non fatigante pour le groupe contrôle. La seconde est la même pour les deux groupes : elle permet alors de mesurer des différences de performance selon l’état de fatigue mentale initialement induit.  Néanmoins, les protocoles relatifs au cadre de la déplétion de l’égo avaient pour habitude d’utiliser des tâches courtes de seulement quelques minutes pour induire la fatigue, alors que ceux du cadre de la fatigue mentale n’utilisaient que des tâches durant au moins trente minutes. Finalement, les recherches les plus récentes montrent que des tâches de très courte durée peuvent induire de haut niveau de fatigue mentale, réconciliant alors ces deux cadre méthodologies sous la désignation unique de fatigue mentale. Néanmoins, au fil des années, les théories sous-tendant ces deux phénomènes initialement distincts, se sont également développées. Ainsi, d’un côté, les anciennes théories relatives aux mécanismes de la fatigue mentale laissent peu à peu place à celle de l’élimination des déchets. Mais de l’autre, la théorie du modèle musculaire sous-tendant les mécanismes de la déplétion de l’égo est encore souvent mise en avant pour expliquer certains résultats. Pour autant de nombreuses recherches ont démontré l’obsolescence de ce modèle. En effet, d’après le modèle musculaire, la déplétion de l’égo (donc la fatigue mentale) serait causée par la déplétion des substrats servant à l’effort d’inhibition. Ce substrat ne serait pas épuisé mais simplement épargné lorsque la perception de bénéfices devient trop faible par rapports aux coûts. Le premier substrat proposé a été le glucose, mais il s’est finalement avéré inconcluant. En réalité, aucun substrat n’a jamais été identifié, rendant cette théorie très peu probable.

Des enjeux futurs et des évolutions possible dans le sport de haut niveau

Comme nous l’avons vu, la prise en considération de la fatigue mentale dans le sport de haut niveau apparaît être un facteur de performance important. Toutefois, les connaissances à ce sujet ainsi que les réelles interventions la prenant en compte comme facteur de performance et/ou d’équilibre de vie du sportif sont encore trop peu nombreuses dans leur ensemble. En effet, nous connaissons à présent bien les causes et conséquences de la fatigue mentale dans des conditions standardisées, mais avons encore peu de connaissances dans des milieux écologiques relatifs au sport de haut niveau. Peu d’études ont cherché à quantifier et décrire la fatigue mentale induite par la vie que mène les SHN ou même celle induite par un match. Il en va de même pour ses conséquences, bien que les études soient ici un peu plus nombreuses. Il va de soi que chaque pratique induit une fatigue, quelle qu’elle soit, par des causes et avec des conséquences différentes. La fatigue mentale ne fera donc pas exception et il apparait nécessaire de mieux la comprendre en fonction des différentes pratiques sportives. Néanmoins, une certitude est déjà présente : la fatigue mentale est une entrave à la performance sportive de haut niveau. Ainsi, une évolution intéressante dans les méthodes de monitoring de la charge, de prévention et récupération, serait de prendre en compte cette fatigue mentale. En effet, son monitoring permettrait de prévenir son apparition et d’en optimiser la récupération lorsque celle-ci est inévitable (en match par exemple). Il s’agit également d’un enjeu important relatif au bien-être des sportif.ves : la fatigue mentale, au quotidien, est corrélé au stress, l’anxiété, les troubles du sommeil, allant même jusqu’à la dépression. Prévenir et récupérer de la fatigue mentale contribuerait également à se prémunir face à ces conséquences néfastes touchant directement l’équilibre de vie des SHN. 

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