Passer au contenu principal

Compétences émotionnelles et performance sportive

Primo rédacteurs : Louis-Marie Bissonnier [LMB], Elisa Kucukaslan [EK], Lucas Pesqueux [LP], Inès Rhaiem [IR].

Définition du sujet [LP]

Les compétences émotionnelles, souvent confondues et associées au concept d’intelligence émotionnelle, s’intègrent pleinement dans des logiques de performance. Nous savons que les émotions impactent la performance sportive en générant, à partir d’une situation, des conséquences psycho-physiologiques chez les individus. Elles-mêmes pouvant influer sur la prise de décision (exemple : l’oubli de passe décisive vers Kylian Mbappé en finale de Coupe du Monde par Randal Kolo Muani, dans un contexte de forte tension/pression).

Les compétences émotionnelles renverraient à la “capacité à raisonner au sujet des émotions et à les utiliser afin d’enrichir la pensée” et incluraient la “capacité à identifier les émotions, à générer les émotions adéquates pour faciliter la pensée, à comprendre les émotions et à gérer ses émotions de manière à promouvoir la croissance émotionnelle et intellectuelle” (Mayer, Salovey & Caruso, 2004).

Différentes approches s’opposent et certaines caractérisent les compétences émotionnelles soit comme un trait de personnalité soit comme une habileté. Or, une définition complète s’appuyant sur le modèle tripartite de Mikolajczak et al. (2009), intègre à la fois la personnalité (caractère inné) et la compétence (caractère malléable) pouvant être apprise. De plus, bien qu’il existe un nombre conséquents de compétences émotionnelles selon les modèles (Bar-On, 1997 ; Lane, Quinlan, Schwartz, Walker et Zeitlin, 1990 ; Petrides et Furnham, 2003) les 5 compétences suivantes semblent faire consensus dans l'articulation de l’ensemble des compétences existantes.

Tableau 1 : Les 5 compétences émotionnelles de base (Mikolajczak, 2022)


Versant intrapersonnel (soi)

Versant interpersonnel (autrui)

Les personnes ayant des compétences émotionnelles élevées…

Identification

…sont capables d’identifier leurs émotions

…sont capables d’identifier les émotions d’autrui

Compréhension

…comprennent les causes et conséquences de leurs émotions

…comprennent les causes et conséquences des émotions d’autrui

Expression

…sont capables d’exprimer leurs émotions, et de le faire de manière socialement acceptable

…permettent aux autres d’exprimer leurs émotions

Régulation

…sont capables de gérer leur stress et leurs émotions (lorsque celles-ci sont inadaptées au contexte)

…sont capables de gérer les émotions et le stress d’autrui

Utilisation

…utilisent leurs émotions pour accroître leur efficacité (au niveau de la réflexion, des décisions, des actions)

…utilisent les émotions des autres pour accroître leur efficacité (au niveau de la réflexion, des décisions, des actions

Ces dernières se précisent en 3 niveaux (connaissances, habiletés et dispositions). Le premier comprend la connaissance des processus et des stratégies. Puis, l’individu est capable de les mettre en place dans le second. Enfin, la répétition des applications précédentes devient un trait, une habitude selon le dernier niveau.

En contexte d’optimisation de la performance sportive, on vise le développement des compétences émotionnelles par l’utilisation d’outils comme la relaxation, la respiration, la cohérence cardiaque, l’imagerie motrice… Pour faire face à des difficultés, blocages perçus par les athlètes ou dans le but d’améliorer ces compétences, soit on attaque le problème, le ressenti émotionnel ou alors on joue sur la situation (évitement, confrontation, décentrer l’attention).

Mais comment ce concept décisif dans de nombreux gestes et moments sportifs s’est-il développé et d’où tient-il ses fondements ?

Aperçu historique [LP]

Si l’amalgame est récurrent avec l’intelligence émotionnelle c’est intrinsèquement lié aux premières études scientifiques parues dans les années 90. Mayer et Salovey suggèrent l’idée “d’intelligence émotionnelle” en construisant un test pour la mesurer. Bien qu’on crédite, à ces auteurs, la naissance du concept précédent, celui-ci avait déjà été utilisé auparavant par plusieurs auteurs (Leuner, 1966 ; Payne, 1985 ; Greenspan, 1989).

Or, l’appellation “intelligence émotionnelle” a été sujette à des nombreuses controverses dans la communauté scientifique, qui associe le statut d'intelligence aux habiletés purement cognitives. On conserva ainsi les termes de compétences émotionnelles (Saarni, 1988).

Pendant longtemps, on a demandé au sportif de « mettre de côté » ses émotions, sans en tenir rigueur. Or, que serait la performance sans émotions ? Qu’en serait-il des motivations, de la poursuite d’objectifs ? L’idée d'exploitation et de la régulation des émotions a ainsi émergée et pris la place aux émotions dites “subies”. Au début du XIXème siècle, ces travaux se sont multipliés avec des considérations importantes dans le sport (Campo et al., 2016 ; Laborde et al, 2016 ; Kopp et al, 2021) qui ont permis une forte vulgarisation et une diffusion croissante.

Il existerait ainsi une forme d’intelligence sociale impliquant le contrôle de nos sentiments et de ceux des autres, tout en les distinguant afin d’utiliser ces informations pour guider notre manière d’être et d’agir. Ce qui amène à questionner l’investissement de ce concept dans le champ sportif et plus particulièrement celui de la performance sportive.


État des lieux du sujet [LMB]

Dans ce sens, les compétences émotionnelles ont récemment été largement étudiées dans le contexte sportif… en apportant des résultats très concluants ! En effet, la performance sportive tant recherchée, est liée (par plusieurs de ses indicateurs) au trait d’intelligence émotionnelle préalablement évoquée (Allen, Greenlees & Jones, 2013 ; Laborde, Breuer-Weissborn & Dosseville, 2013). D’ailleurs, dans cette distinction avec l’habileté émotionnelle, la plupart des études ont conceptualisé l’IE comme un trait (Dosseville et al.; 2016).

Mais alors, pourquoi ce lien ?

Les athlètes avec des scores d’IE plus élevés seraient en mesure de mettre en place des stratégies de coping efficaces face au stress qu’imposent les compétitions reconnues comme de véritables challenges (Laborde, Dosseville et al., 2014) Cela a pu être mesuré physiologiquement de manière objective à travers la VFC (Laborde et al., 2011). Les stratégies de coping entreprises sont alors généralement orientées vers la tâche (Laborde et al. 2012) , avec un effet positif connu sur la performance sportive (Nicholls & Polman, 2007). D’un point de vue de la performance motrice en tant que telle, aucun effet n’est clair. Les processus favorisant seraient donc davantage de nature neuropsychologique (Laborde, Lautenbach etal., 2014). 

Est-ce valable pour tous ?

Tout d’abord il est intéressant de noter que la pratique de sport en compétition est liée à un IE plus élevée (Laborde, Dosseville & Allen, 2015), confirmant son importance au haut-niveau. De plus, elle paraît importante au sein de tous les sports car aucune différence significative n’a été rapportée à son sujet entre les athlètes de sports collectifs et de sports individuels (Kajbafnezhad, Ahadi, Heidarie, Askari & Enayati, 2011 ; Laborde, Dosseville et al., 2014). Une distinction existe toutefois en fonction du sexe. En effet, certaines études ont mis en avant des traits d’IE plus élevés chez les hommes (Costarelli & Stamou, 2009 ; Laborde, Dosseville et al., 2014). Cependant, en se précisant sur la gestion émotionnelle, ce sont cette fois-ci les femmes , Dunn etal. (2007) qui possèdent un score plus élevé. La littérature actuelle nous permet donc de comprendre la nécessité de la prise en compte de l’athlète et ses particularités, qui plus est au haut-niveau, dans le cadre de l’analyse des compétences émotionnelles.

La place de l'entraîneur ?

Bien que le rôle des compétences émotionnelles soient établies dans la performance de l’athlète, cette dernière est influencée par d’autres facteurs. En effet, les entraîneurs jouent un rôle prépondérant (Bartholomew, K.J, et al.; 2010). Il possède en effet des impacts cognitifs, comportementaux et émotionnels majeurs, dans le cadre de sa relation avec l’athlète (Smoll et al.; 2002). Pourtant, aucune étude ne s’est encore penché sur le rôle de l’IE au sein de cette relation, à notre connaissance.

Malgré la littérature récente, celle-ci est assez fournie dans le contexte de la performance sportive. Cependant, les domaines d’application restent moins évidents. Par exemple, concrètement, l'entraînement de l’IE n’a que trop peu été étudié.


Domaines d’application [EK]

L'intégration de l'intelligence émotionnelle dans le domaine de la performance nécessite une approche fondée sur la connaissance avant l'utilisation d'outils. Il est essentiel que les athlètes et les entraîneurs comprennent ce qu'est l'IE et comment elle affecte la performance sportive. En s’appuyant sur les actions mises en place par la Fédération Française de Rugby, plusieurs axes de développement peuvent être identifiés : 

Formation et Sensibilisation

La formation à l'IE commence souvent par des ateliers et des séances de coaching qui éduquent les athlètes sur la reconnaissance et la gestion des émotions : pratiquer des scénarios réels comme gérer la frustration après une mauvaise performance ou soutenir un coéquipier en difficulté. L'expérience de Mickaël Campo avec l'équipe de France de rugby, illustre comment une approche systématique (Campo & Djaït, 2016) peut accélérer l'expérience/maturité, "mettre une tête âgée sur un corps jeune", en développant des compétences émotionnelles essentielles.

Outils de Développement Personnalisés

Les stratégies personnalisées telles que l'imagerie mentale et la fixation d'objectifs sont cruciales. Ces techniques aident les athlètes à visualiser leurs succès et à définir des étapes claires pour atteindre leurs objectifs sportifs et émotionnels. En ce qui concerne le staff, il serait intéressant d’intégrer des principes d'IE dans leur coaching quotidien, en soulignant l'importance de la gestion émotionnelle tout autant que la technique sportive.

Approche Collective et Culture d'Équipe

La prise en compte de l'approche collective est également vitale. Des concepts comme le communal coping et le coping interpersonnel permettent aux équipes de trouver ensemble des forces communes pour réguler les émotions, à la fois individuelles et partagées. Les méthodes de régulation collective permettent d’impacter directement la performance de l’autre. Le rituel du Haka des All Blacks est un exemple emblématique de comment une pratique culturelle peut avoir un impact émotionnel profond, non seulement sur ceux qui l'exécutent mais aussi sur les équipes adverses qui s'y préparent.

Gestion du Stress et de la Pression en Contextes de Haute Intensité

Dans des contextes de haute intensité émotionnelle, comme les compétitions mondiales, la gestion du stress devient primordiale. L'expérience terrain, comme le montre l'évolution de la préparation mentale dans le rugby français, indique que le travail sur l'aspect mental a été essentiel depuis les années 2000 au sein de cette fédération, notamment lors des échéances internationales (CDM rugby 2021 et 2023, JO 2024, CDMF 2025). Plusieurs stratégies pour gérer le stress ont été investigué, on peut citer : 

Les techniques de relaxation : enseigner la méditation, le yoga, ou la respiration profonde, qui peuvent aider les athlètes à gérer le stress compétitif.

La préparation mentale : incorporer la préparation mentale aux routines pré-compétitives pour aider les athlètes à gérer l'anxiété et à rester concentrés sous pression.

Évaluation et Suivi

La création d’un Pôle PMAS (Préparation Mentale et Accompagnement Scientifique) à la Fédération Française de Rugby illustre l'importance d'une structure organisée pour optimiser les performances via la préparation mentale. Ce pôle vise à structurer, développer et tester des méthodologies qui améliorent non seulement les performances mais aussi la compréhension scientifique des dynamiques émotionnelles dans le sport. Il comprend une cellule de recherche essentielle au développement des savoirs dans des contextes qui sont directement transférables au sein de la Fédération. Le Pôle PMAS constitue un fil rouge pour optimiser la préparation mentale des Équipes de France de rugby.

Rôle des Entraîneurs

La préparation mentale passe d'abord par les entraîneurs qui sont les premiers préparateurs mentaux de leurs athlètes. En effet de nombreuses études montrent que l'entraîneur est celui qui influence le plus les états émotionnels des athlètes. Par conséquent, ils doivent être formés pour comprendre et intégrer l'IE dans leur coaching. La mise en place d’une sensibilisation et de formations dédiées aux entraîneurs, y compris la création de diplômes aux bases de psychologie du sport, est fondamentale pour optimiser leur impact sur les états émotionnels des joueurs.

Les 6 axes de développement mis en avant constituent des pistes pour les entraîneurs, la direction technique nationale ou encore les athlètes, souhaitant s’engager dans une démarche de développement des compétences émotionnelles afin d’optimiser la performance sportive. 


Perspectives et évolutions [IR]

Que faire de plus, quelles sont les limites ?

Dans le domaine sportif, il est important de prendre en compte la relation étroite entre le corps et l’esprit lorsque l’on parle de compétences émotionnelles. En effet, la connaissance de soi intègre à la fois les processus physiologiques et émotionnels en plus des processus cognitifs. Il est donc important de développer des stratégies qui permettent de renforcer les compétences émotionnelles des athlètes en tenant compte de la relation corps-esprit. Certaines techniques de respiration peuvent aider à réguler les émotions en considérant cette relation étroite corps-esprit. 

De plus, les compétences émotionnelles intrapersonnelles sont importantes, mais celles interpersonnelles sont également à considérer, notamment en sport collectif. 

Pour conclure, les compétences émotionnelles évoluent au fil du temps et en fonction des expériences vécues. De ce fait, il est important de travailler continuellement sur le développement des compétences émotionnelles, en prenant en compte la relation corps-esprit et la singularité de chacun pour adapter les outils et stratégies aux besoins de chaque athlète, afin d’approfondir la connaissance de soi et d’améliorer les performances. 


Bibliographie

Allen, M. S., Greenlees, I. & Jones, M. V. (2013). Personality in sport: A comprehensive review. InternationalReviewofSportandExercisePsychology, 6, 184-208.

Bar-On, R. (2006). The Bar-On Model of Emotional-Social Intelligence. Psicothema, 18 Suppl, 13‑25.

Campo, M., & Louvet, B. (2016). Les émotions en sport et en EPS – Apprentissage, Performance et Santé. (De Boeck).

Campo, M. & Djaït, R. (2016). La dimension mentale en rugby, Sciences et pratiques du sport. (De Boeck).

Costarelli, V. & Stamou, D. (2009). Emotional Intelligence, Body Image and Disordered Eating Attitudes in Combat Sport Athletes. JournalofExerciseScience&Fitness, 7, 104-111.

Dosseville F, Laborde S, Allen M. L’intelligence émotionnelle dans le sport. In: ; 2016:243-261.

Dunn, E. W., Brackett, M. A., Ashton-James, C., Schneiderman, E. & Salovey, P. (2007). On emotionally intelligent time travel: Individual differences in affective forecasting ability. Personality&SocialPsychologyBulletin, 33, 85-93.

Greenspan, S. I. (1989). Emotional intelligence. In K. Field, B. J. Cohler, & G. Wool (Eds.), Learning and education: Psychoanalytic perspectives (pp. 209–243). International Universities Press, Inc.

Kajbafnezhad, H., Ahadi, H., Heidarie, A. R., Askari, P. & Enayati, M. (2011). Difference between team and individual sports with respect to psychological skills, overall emotional intelligence and athletic success motivation in Shiraz city athletes. JournalofPhysicalEducation&Sport, 11, 249-254.

Kopp, A., Reichert, M., & Jekauc, D. (2021). Trait and Ability Emotional Intelligence and Its Impact on Sports Performance of Athletes. Sports (Basel, Switzerland), 9(5), 60. https://doi.org/10.3390/sports9050060

Laborde, S., Breuer-Weissborn, J. & Dosseville, F. (2013). Personality-trait-like individuals differences in athletes. In C. Mohiyeddini (Ed.), Advances in the psychology ofsportsandexercise (pp. 25-59). New York: Nova Publishers

Laborde, S., Dosseville, F., & Allen, M. S. (2016). Emotional intelligence in sport and exercise : A systematic review. Scandinavian Journal of Medicine & Science in Sports, 26(8), 862‑874. https://doi.org/10.1111/sms.12510

Laborde, S., Dosseville, F., Guillén, F. & Chávez, E. (2014). Validity of the trait emotional intelligence questionnaire in sports and its links with performance satisfaction. PsychologyofSport&Exercise, 15, 481-490.

Lane, R. D., Quinlan, D. M., Schwartz, G. E., Walker, P. A., & Zeitlin, S. B. (1990). The Levels of Emotional Awareness Scale : A cognitive-developmental measure of emotion. Journal of Personality Assessment, 55(1‑2), 124‑134. https://doi.org/10.1080/00223891.1990.9674052

Leuner, B. (1966). [Emotional intelligence and emancipation. A psychodynamic study on women]. Praxis Der Kinderpsychologie Und Kinderpsychiatrie, 15(6), 196‑203.

Mayer, J. D., Salovey, P., & Caruso, D. R. (2004). Emotional intelligence : Theory, findings, and implications. Psychological Inquiry, 15(3), 197‑215. https://doi.org/10.1207/s15327965pli1503_02

Mikolajczak, M. (2008). Conceptualizing the individual differences in emotion regulation: The three level model of emotion regulation skills. Emotion Researcher, 23, 9-11.

Mikolajczak, M., Quoidbach, J., Kotsou, I., Nélis, D. (2022). Les compétences émotionnelles. Dunod.

Mikolajczak, M., Luminet, O., Leroy, C. & Roy, E. (2007). Psychometric properties of the trait emotional intelligence questionnaire: Factor structure, reliability, construct, and incremental validity in a French-speaking population. Journal of Personality Assessment, 88, 338-353.

Mikolajczak, M., Petrides, K. V., & Hurry, J. (2009). Adolescents choosing self-harm as an emotion regulation strategy : The protective role of trait emotional intelligence. The British Journal of Clinical Psychology, 48(Pt 2), 181‑193. https://doi.org/10.1348/014466508X386027

Nicholls, A. R. & Polman, R. C. J. (2007). Coping in sport: A systematic review. Journal ofSportsSciences, 25, 11-31.

Payne, W. L. (1985). A Study of Emotion : Developing Emotional Intelligence; Self-Integration; Relating to Fear, Pain and Desire[PhD Thesis]. The Union for Experimenting Colleges and Universities.

Petrides, K., & Furnham, A. (2003). Trait Emotional Intelligence : Behavioural Validation in Two Studies of Emotion Recognition and Reactivity to Mood Induction. European Journal of Personality, 17, 39‑57. https://doi.org/10.1002/per.466